đą Notre alerte Ă la Ministre !
Voici la lettre Ă l’attention de madame la ministre de l’Ăducation nationale, AmĂ©lie OUDĂA-CASTERA, que nous lui avons remise en main propre lors de notre rencontre avec elle et ses services, le lundi 22 janvier 2024.


Madame la Ministre,Le SNPDEN-UNSA a pris connaissance des mesures nouvelles concernant le « Choc des savoirs », annoncĂ© par votre prĂ©dĂ©cesseur, et de leurs consĂ©quences sur lâorganisation des enseignements en collĂšge.Ă ce jour, et pour la seconde annĂ©e consĂ©cutive, les chefs dâĂ©tablissement vont devoir, en pleine pĂ©riode de prĂ©paration de la rentrĂ©e 2024, informer les Ă©quipes, accompagner les professeurs, assurer la remontĂ©e des crĂ©ations ou suppressions de postes, et ce dans des dĂ©lais trĂšs contraints et avec des moyens insuffisants.
Malgré les trÚs grandes qualités professionnelles des personnels de direction, nous ne sommes pas des magiciens.
Le courrier dâalerte que nous vous communiquons avec gravitĂ© et que vous tenez entre vos mains pointe un projet qui est contraire Ă nos valeurs, qui ne sâaccompagne pas de texte rĂ©glementaire et qui engendre de nombreuses difficultĂ©s techniques et organisationnelles.
Une vision et un projet pour l’Ecole antinomiques avec les valeurs portĂ©es par le SNPDEN-UNSA et sa fĂ©dĂ©ration
Madame la Ministre, nous tenions Ă vous exprimer solennellement que le projet dâĂcole encadrĂ© par le « Choc des savoirs » est trĂšs Ă©loignĂ© de celui que le SNPDEN-UNSA et sa fĂ©dĂ©ration dĂ©fendent au quotidien.
Nos valeurs, inlassablement dĂ©fendues, sont profondĂ©ment remises en cause par les mesures annoncĂ©es. Nous soutenons ainsi un collĂšge pour tous, sans sĂ©lection, qui scolarise ensemble tous les enfants dâune tranche dâĂąge, dans le respect absolu des besoins de chacun. Nous souhaitons pour chacun une scolaritĂ© et une orientation positives, fondĂ©es sur les aptitudes d’un jeune et non sur ses insuffisances. Les groupes de niveau qui vont ĂȘtre créés en collĂšge ne correspondent pas Ă ces valeurs. Ils sont ainsi vĂ©cus par les chefs dâĂ©tablissement comme une sĂ©grĂ©gation scolaire annoncĂ©e qui ne pourra rĂ©pondre aux enjeux, partagĂ©s avec vous, de la rĂ©ussite de tous. Les expertises sur le sujet depuis plusieurs dĂ©cennies vont Ă©galement dans ce sens.
Madame la Ministre, ce projet nous inquiĂšte Ă©galement trĂšs fortement parce que nous avons identifiĂ© des consĂ©quences potentielles nĂ©fastes et des Ă©cueils qui nous paraissent dangereux. Il est ainsi Ă parier que les groupes de niveaux, tels que prĂ©sentĂ©s actuellement, vont regrouper, sur un temps inĂ©vitablement long, des Ă©lĂšves en difficultĂ© qui, sans hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, avanceront nettement moins vite que les autres groupes. Comment ces Ă©lĂšves aborderont-ils les notions fondamentales nĂ©cessaires dans les autres disciplines en avançant moins vite, alors que les autres les auront vues et maĂźtrisĂ©es depuis longtemps ? Comment progresseront-ils suffisamment vite pour espĂ©rer atteindre un hypothĂ©tique niveau supĂ©rieur ? LâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© est une donnĂ©e indispensable, largement Ă©tayĂ©e par les Ă©tudes scientifiques. Elle doit donc ĂȘtre garantie par la construction de groupes et des classes. Ce nâest pas lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des groupes qui est gĂȘnante, câest une trop grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© dans des classes Ă effectifs plĂ©thoriques. Nous refusons dâorganiser, Madame la Ministre, des classes de niveau. Donnez-nous plutĂŽt les moyens de diminuer le nombre dâĂ©lĂšves par classe et de faire ainsi rĂ©ussir mieux les Ă©lĂšves.
Un projet qui, Ă ce jour, ne s’accompagne d’aucun texte rĂ©glementaire
Les choses sont assez simples : aucun texte nâa Ă©tĂ© publiĂ© au Journal Officiel. En consĂ©quence, les modalitĂ©s de communication ministĂ©rielle comme la temporalitĂ© de construction des textes mettent grandement en difficultĂ© les Ă©tablissements. Nous assumons, avec clairvoyance et responsabilitĂ©, notre position de cadres mais « Ă lâimpossible nul nâest tenu ! ». Les Ă©tablissements qui nâauront pas les informations en temps et en heure ne pourront donc pas faire remonter des informations fiables. Et si « faire et dĂ©faire câest toujours travailler », il ne nous est pas possible dâavancer en aveugles, sans lâindispensable cap fixĂ© par la Loi !
Câest pourquoi nous vous demandons de nouveau, Madame la Ministre, de garantir un fonctionnement respectueux des organisations des Ă©tablissements, accordant ainsi le primat au « bien faire » plutĂŽt quâau « faire vite ». Il sâagit de donner du sens aux mesures plutĂŽt que de les imposer dans cette perpĂ©tuelle urgence dĂ©sormais devenue rĂšgle. Aussi, dans lâintĂ©rĂȘt du service public dâĂ©ducation, Ă ce stade, notre boussole reste le Code de lâĂ©ducation et son article R. 421-2 qui prĂ©cise que « lâorganisation en classes et en groupes dâĂ©lĂšves ainsi que les modalitĂ©s de rĂ©partition des Ă©lĂšves » relĂšvent de la compĂ©tence de lâĂ©tablissement scolaire et donc de son conseil dâadministration.
Seul un dĂ©cret, de mĂȘme niveau rĂ©glementaire, pourrait contredire cela. Nous sommes donc en attente de ces Ă©lĂ©ments. Et ceci est fondamental pour nous, pour le respect du Code de lâĂ©ducation et du principe dâautonomie des Ă©tablissements, et pour la RĂ©publique. Car, si un jour, des dirigeants dâextrĂȘme droite venaient Ă nous diriger, il nous faudrait tenir la mĂȘme ligne rigoureuse « les textes et rien que les textes ! ».
Nous apprenons ce jour que leur parution a encore Ă©tĂ© repoussĂ©e, ce qui ne nous laisse mĂȘme pas une Ă©bauche de texte sur laquelle s’appuyer, situation inĂ©dite et inacceptable.
Ă ce stade et dans cette prĂ©cipitation insupportable, le SNPDEN-UNSA le rĂ©pĂšte depuis le 1er septembre : « pas de texte, pas de mise en Ćuvre ».
Un projet qui souffre de nombreux freins organisationnels et des moyens insuffisants
Les impacts de vos propositions sur lâorganisation des enseignements et sur les conditions de travail des enseignants vont ĂȘtre trĂšs importants. Celles-ci vont sâen trouver considĂ©rablement dĂ©gradĂ©es, alors que vos prĂ©dĂ©cesseurs ont ĆuvrĂ© Ă renforcer lâattractivitĂ© du mĂ©tier.
Les enseignants de français et de mathĂ©matiques vont devoir, inĂ©vitablement, aprĂšs la rentrĂ©e 2025, assumer un enseignement sur lâensemble des niveaux afin dâassurer les alignements nĂ©cessaires. Leurs emplois du temps vont considĂ©rablement perdre en qualitĂ©, comme ceux de lâensemble des enseignants de collĂšge. Les postes partagĂ©s vont se multiplier, les alignements ne seront pas possibles dans les plus petits Ă©tablissements, faute dâun nombre de professeurs suffisants pour les mettre en place. Le choix des professeurs principaux va ĂȘtre trĂšs largement limitĂ©, si ce nâest impossible, mettant en difficultĂ© les Ă©quipes et le suivi des Ă©lĂšves. Aurons-nous, par ailleurs, les enseignants de Lettres et de MathĂ©matiques en nombres suffisants pour la rentrĂ©e 2024 et, plus encore, en 2025 ? Votre capacitĂ© Ă mobiliser et Ă crĂ©er ces ressources nĂ©cessaires, Madame la Ministre, sera lâune des clĂ©s de la rĂ©ussite ou de lâĂ©chec des mesures que vous allez mettre en place.
Au moment oĂč les Dotations Globales Horaires (DGH) sont attribuĂ©es aux EPLE, les moyens sont insuffisants dans de nombreux Ă©tablissements. Les 2300 ETP annoncĂ©s ne sont pas suffisants pour couvrir les besoins. Les Ă©tablissements vont devoir, afin dâorganiser les groupes de niveaux, mettre fin aux dĂ©doublements et aux co-interventions, dont certaines disciplines pouvaient bĂ©nĂ©ficier depuis 2016. Cette marge dâautonomie permettait jusque-lĂ de rĂ©pondre Ă des besoins locaux pertinents, Ă©valuĂ©s par les Ă©quipes.
Nous attirons Ă©galement votre attention, Madame la Ministre, sur la nĂ©cessitĂ© de garantir la partie de cette marge qui permet de « financer » les enseignements optionnels : langues et cultures de lâantiquitĂ©, langues et cultures europĂ©ennes, groupes de LV2, bilangues de continuitĂ© sur le cycle 4, enseignement optionnel de chant choral, etc. Ils sont, pour lâĂcole Publique, dont vous ĂȘtes la premiĂšre reprĂ©sentante, une garantie de pouvoir maintenir une offre de formation suffisante face Ă certains Ă©tablissements privĂ©s. Les moyens nĂ©cessaires doivent ĂȘtre donnĂ©s aux Ă©tablissements publics.
Bien dâautres questions, Madame la Ministre, nâont, par ailleurs, pas encore reçu de rĂ©ponse : quelle place pour les Ă©lĂšves Ă besoins particuliers et lâĂ©cole inclusive dans ce projet ? Quelle place pour les Ă©lĂšves de SEGPA ? Quelle Ă©valuation pour les Ă©lĂšves dans les groupes les plus faibles ? Quelle estime de soi auront les familles et surtout les Ă©lĂšves placĂ©s dans le groupe faible ?
Pour terminer, nous exprimons nos rĂ©serves, voire nos dĂ©saccords, sur la place redonnĂ©e au DiplĂŽme National du Brevet pour garantir le passage au lycĂ©e, sur les impacts nĂ©gatifs du redoublement que nous dĂ©nonçons depuis longtemps, et sur le dispositif « PrĂ©pa LycĂ©e » Ă mĂȘme de gĂ©nĂ©rer de forts risques de
décrochage.
Il nây a rien de plus difficile pour des cadres que de porter un projet auquel ils ne croient pas, et contraire Ă ce quâils ont toujours portĂ©.
Il nây a rien de plus difficile que de le faire sans les moyens nĂ©cessaires Ă une mise en place sĂ©rieuse.
Il nâest, enfin, pas possible de le faire sans texte prĂ©cis ni cadre rĂ©glementaire.
Pour toutes ces raisons, nous apporterons notre soutien Ă nos collĂšgues qui seront en incapacitĂ© dâeffectuer les demandes de mise en Ćuvre pour la rentrĂ©e 2024.
Madame la Ministre, nous vous demandons de porter une grande attention Ă cette alerte que vous adressent les personnels de direction que nous reprĂ©sentons, les premiers au service, quotidiennement, dâune Ăcole Publique LaĂŻque qui porte haut les valeurs de la RĂ©publique et lâinvestissement au service
de chaque élÚve.
Pour les adhérents du SNPDEN-UNSA,
Au nom des élus,
Bruno BOBKIEWICZ