La laïcité, c’est la liberté. Abdennour Bidar (mai 2014)

Abdennour Bidar est philosophe, normalien, spécialiste des évolutions actuelles de l’islam et des mutations de la vie spirituelle dans le monde contemporain, chargé de mission sur la « Pédagogie de la laïcité » par le ministère de l’Education nationale et le Haut conseil à l’intégration, Il a participé à la rédaction de la Charte sur la laïcité.
Dans le cadre de la mise en place de son observatoire de la laïcité, qui s’accompagne d’une enquête lancée auprès de ses adhérents, la commission « vie syndicale et laïcité » de l’académie de Versailles a souhaité l’interroger.

Xavier Marciniak :

Dans la cacophonie actuelle des discours sur la laïcité, médiatiques, intellectuels, politiques, quelles sont les impasses à éviter ?

Abdennour Bidar :
Le contexte est sensible autour de tout ce qui concerne le religieux, la laïcité, etc. L’impasse est de s’installer dans des logiques de conflit. Les règles de la laïcité à l’Ecole doivent être assumées le plus sereinement possible.

L’enjeu pour l’Ecole est de faire comprendre, avec toute la pédagogie requise, que la laïcité est au service de la liberté des individus et de la cohésion sociale. Cela doit contribuer à dissiper tous les malentendus, préjugés, sur la laïcité : non, elle n’est pas liberticide, ni l’ennemie de la religion en général, ni d’une religion en particulier et, enfin, elle ne stigmatise personne. Personne dans notre société n’a intérêt à laisser ces préjugés s’installer. Plus précisément, la responsabilité de l’Ecole est de faire comprendre que l’Etat et ses institutions s’engagent vis-à-vis de tous les membres de la société à promouvoir la laïcité comme un principe concret de concorde, au service de tous et de chacun, quels que soient sa culture, son
origine etc. Cet engagement est exprimé de façon très forte, sans aucune ambiguïté, dans la Charte et c’est pour cela, me semble-t-il, qu’elle a été saluée parce qu’elle a réussi à montrer que la laïcité est et doit être un outil de rassemblement de tous dans les mêmes droits et chances.

C’est le cas notamment des articles 4 et 8 qui expriment bien ce que doit être le génie de la laïcité : rendre possible en même temps le maximum d’expression pour chacun et le maximum d’harmonie entre tous), faire donc en sorte que la liberté des uns n’empiète pas sur la liberté des autres et que les libertés individuelles ne s’affrontent pas, ne rentrent pas dans une logique d’affirmation égoïste mais apprennent à vivre en bonne intelligence.

La laïcité est un principe et un outil d’éducation à une liberté citoyenne, soucieuse de ses droits et respectueuse de ses devoirs, c’est-à-dire qui cherche toujours à se concilier avec autrui. Je cite l’article 4 : « La laïcité permet l’exercice de la citoyenneté, en conciliant la liberté de chacun avec l’égalité et la fraternité de tous dans le souci de l’intérêt général ». Visà- vis de cela, tout usage de la laïcité qui diviserait, qui exclurait, ou bien qui serait au service des égoïsmes et des communautarismes, serait évidemment illégitime. 

Quel est le véritable enjeu de cette valeur dans notre société ? 

L’enjeu est le même pour toutes les sociétés multiculturelles du monde contemporain, la France ne fait pas exception. Comment vivre en bonne intelligence les uns avec les autres avec toutes nos différences ? Que doit-on arriver à construire ensemble – quel projet de société, quel contrat social – pour que la multiplicité n’empêche pas l’unité ou la solidarité ?

Ce qui se joue chez nous autour de la laïcité est seulement relatif à notre façon propre, historiquement, de nous poser ce type de question (ce qui ne veut pas dire cependant que la laïcité serait une « lubie française » sans universalité). J’estime, au contraire, comme Jaurès dans un fameux discours paru dans L’Humanité du 2 août 1904, que « laïcité et démocratie sont deux termes identiques ».

Le problème aujourd’hui est le suivant : comment « faire société » ou « refaire société » alors que nous subissons autant de fractures sociales ? Fractures sociales qui sont non seulement culturelles mais économiques, les secondes aggravant les premières : dans toutes les zones de notre territoire où se sont concentrées les difficultés matérielles, où se sont aggravés l’enclavement, la relégation, voire la ghettoïsation, il n’y a plus assez de mixité culturelle pour éviter le repli identitaire.

Là, les difficultés économiques et le renoncement sont tels que la promesse républicaine n’arrive plus à passer, ne rencontre que le doute, voire la colère… Dans de telles conditions sociales, comment espérer que continue à porter le discours sur la laïcité, l’égalité des chances, l’école émancipatrice etc. ? Contre la
tentation du découragement, il faut malgré tout se battre en faisant valoir que, pour l’École aujourd’hui, il n’y a pas de territoires perdus de la République.

Partout, il y a des écoles et des établissements ; partout il y a des équipes scolaires qui s’investissent au quotidien et sur le long terme dans la réussite de leurs élèves ; partout la laïcité de l’enceinte scolaire contribue à offrir à chacun la garantie de la liberté de devenir celui qu’il veut être parce qu’une Ecole laïque est une Ecole qui « garantit la liberté de conscience à tous » (article 3 de la Charte), qui « assure aux élèves l’accès à une culture commune et partagée » (article 7 de la Charte), qui « implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations ». Tout cela, ce sont des bénéfices réels que l’Ecole doit savoir porter à la conscience de tous.

Pourquoi est-il si nécessaire de mettre en place une pédagogie de la laïcité dans l’Ecole de la République ?

Pour deux raisons au moins, l’une en direction des personnels, l’autre en direction des élèves et de leurs familles. La pédagogie de la laïcité est nécessaire d’abord au niveau de la formation initiale des enseignants, dans les ESPE (puis de leur formation continue). C’est dans ces formations que les différents personnels de l’Ecole doivent prendre ou reprendre conscience de ce qu’implique la laïcité de l’Ecole pour se préparer ensuite à l’assumer tout au long de leur carrière.

Je m’aperçois souvent que la « laïcité » est une notion dont le sens est devenu très flou (on préjuge parfois « savoir ce que c’est » mais, au moment de l’expliquer, on s’aperçoit que c’est loin d’être le cas ou qu’on n’en a pas tous la même définition). Or ce manque de clarté comme de cohérence des discours sont des facteurs qui nuisent à la portée de l’action et à l’efficacité du message. A cause de cela, souvent, on n’arrive pas à régler efficacement telle ou telle situation (qui le serait si le discours était plus clair, serein et porté par l’ensemble de  la communauté éducative). Ce qui me semble particulièrement important aussi, c’est que, dans les ESPE, les futurs enseignants acquièrent le sens de l’institution scolaire comme ce lieu où commande une éthique professionnelle, qui tient à ceci : ne pas manifester ses convictions personnelles, politiques et religieuses dans l’exercice de ses fonctions et transmettre des enseignements eux-mêmes laïques qui vont « garantir aux élèves l’ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu’à l’étendue et à la précision des savoirs » (Charte de la laïcité à l’Ecole, article 12).

Du côté des personnels, où en sont aujourd’hui la conscience de cette éthique et ce sens de l’institution ? Y a-t-il toujours une culture professionnelle commune des personnels à ce sujet ?

La réflexion partagée sur la laïcité de l’Ecole (avec la Charte comme support de réflexion collective) est une opportunité de s’en assurer.
D’autre part, et c’est la seconde raison de promouvoir aujourd’hui une pédagogie de la laïcité, cette éthique des personnels et des enseignements doit être portée à la connaissance des élèves et des parents. Ceux-ci doivent bénéficier de la prise de conscience de la laïcité de l’enceinte scolaire comme d’une chance et d’une garantie offerte à la liberté de conscience de l’élève.

Là encore, la Charte permet un travail important et précieux d’explicitation du bénéfice de la laïcité. Dans son article 6, la Charte précise en effet que cette laïcité « offre aux élèves les conditions pour forger leur personnalité », « exercer leur libre-arbitre » car l’éthique des personnels et des enseignements notamment, « les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leurs propres choix ». C’est en étant capable d’expliquer ce type de « garantie laïque » que l’Ecole peut instaurer ou restaurer une relation de confiance avec les familles.

Concrètement, quel message pouvez-vous envoyer aux chefs d’établissement confrontés aux difficultés actuelles d’application de la laïcité et souvent bien seuls face aux pressions multiples ?

J’insiste souvent sur la nécessité de la concertation, de la mise en réseau ou du partage des bonnes pratiques. Ce n’est pas mon invention. Au cours de mes interventions en direction des personnels d’encadrement, la discussion en arrive souvent à cette conclusion : que ce soit à l’intérieur d’un établissement ou bien à l’échelle d’un bassin ou d’une circonscription, la toute première urgence n’est pas face aux élèves. Même en cas de contestation de la laïcité par tel élève ou telle famille, cette première urgence est de retrouver une intelligence collective des
enjeux et des problèmes afin de se sentir moins seul et d’échanger sur les réponses efficaces.

L’outil de la loi est nécessaire – on a déjà la loi du 15 mars 2004 – mais, face à la diversité et singularité des situations, tout arsenal de lois si complet soit-il est toujours trop général. Il est donc indispensable de cultiver individuellement et ensemble une capacité de discernement et d’action appropriée à chaque cas.
Un exemple : ce phénomène des « longues robes » dont on entend beaucoup parler dans certaines académies (et pas du tout ailleurs, ce qui montre la diversité très importante des situations en fonction des territoires). Faut-il y voir un signe ostensible, tombant comme tel sous le coup de la loi du 15 mars 2004 ?

L’expérience montre qu’il est très difficile d’agir sur cette seule base, les élèves jouant indéfiniment sur l’argument (ou le prétexte) de l’ambiguïté de ce vêtement, qui serait culturel et non religieux. La réflexion collective est ici de mise (au
sein de l’équipe de direction, avec les enseignants, entre chefs d’établissement). Comment agir ? A partir de quel moment ? De quelle façon pour ne pas s’exposer au grief tout prêt de stigmatisation ? La priorité doit être donnée au dialogue, à la pédagogie et à l’apaisement : expliquer à l’élève, au groupe d’élèves, aux familles les règles de la laïcité à l’Ecole (utiliser la Charte comme support de cette information). Privilégier l’explication sereine à une réaction immédiatement punitive. A partir de quel moment sanctionner ? Cela devient possible et parfois nécessaire : s’il y a un faisceau de signes ou de comportements concordants, c’està- dire non seulement des vêtements qui deviennent un uniforme mais le refus d’assister à
certains cours, des contestations d’enseignements, des regroupements communautaires entrant en tension avec d’autres élèves, etc.

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